26.1.2026
Un regard posé.

Bien que nous soyons désormais en 2026, un retour sur les statistiques officielles de la criminalité 2024 reste pleinement pertinent. Ces données constituent en effet la dernière base consolidée permettant une analyse complète et fiable de la situation sécuritaire dans le canton. Les statistiques pour l’année 2025 devraient être publiées prochainement, mais les chiffres de 2024 offrent déjà des enseignements précieux — à condition de les interpréter avec méthode et recul.
En 2024, la question de la sécurité reste au cœur des préoccupations à Genève. Les chiffres officiels montrent une hausse de la criminalité de 8 %, avec 52 146 infractions recensées, contre 48 084 en 2023. Une augmentation réelle, mais qui s’inscrit dans une tendance observée à l’échelle nationale, et non dans une singularité genevoise.
Ce constat chiffré cache pourtant une réalité plus nuancée. Alors que les infractions augmentent, le sentiment d’insécurité, lui, recule parmi les habitants du canton. Un paradoxe apparent qui mérite d’être expliqué, au-delà des statistiques brutes.
Nous avons donc pris le temps d’analyser les données officielles pour mieux comprendre ce qu’elles révèlent — et ce qu’elles ne disent pas toujours. Si la hausse globale est indéniable, toutes les infractions n’ont pas le même impact sur la population. Certaines formes de criminalité, plus ciblées ou plus violentes, concentrent l’inquiétude et modifient la perception du risque.
Enfin, cette analyse ne serait pas complète sans s’intéresser aux réponses apportées sur le terrain. Police cantonale, communes et citoyens jouent un rôle complémentaire dans la prévention et la gestion de ces phénomènes. Comprendre cette dynamique permet d’avoir une lecture plus juste de la situation sécuritaire actuelle à Genève — loin des raccourcis ou des discours alarmistes.
En 2024, les infractions au Code pénal ont augmenté de 8 % à Genève. Un chiffre qui peut, à première vue, susciter des inquiétudes. Pourtant, il prend une tout autre dimension lorsqu’on le replace dans son contexte : la Suisse enregistre exactement la même hausse de 8 % sur la même période.
Autrement dit, Genève ne fait pas exception. Le canton suit strictement la tendance nationale. Cet élément est essentiel pour comprendre la portée réelle de ces statistiques. Genève est un territoire urbain, dense et international, avec des flux importants de population et d’activités. Historiquement, ce type de contexte génère des niveaux de criminalité plus élevés que la moyenne suisse. Le fait que l’évolution genevoise soit alignée sur celle du pays entier constitue donc un facteur de relativisation, et non un signal alarmiste isolé.
Ces chiffres doivent toutefois être abordés avec discernement. Une hausse statistique ne signifie pas automatiquement une dégradation brutale de la sécurité. Après plusieurs années de baisse continue, une remontée était non seulement possible, mais en partie attendue.
Il faut aussi rappeler ce que mesurent réellement les statistiques de la criminalité. Elles reflètent plusieurs réalités à la fois :
Certaines infractions n’apparaissent dans les chiffres que lorsque la police agit de manière ciblée ou proactive. À l’inverse, sans action spécifique, certains phénomènes peuvent rester partiellement invisibles. Les statistiques sont donc avant tout des indicateurs, des outils d’aide à la décision permettant d’adapter les réponses policières. Elles ne constituent ni un verdict définitif, ni une photographie exhaustive de la réalité vécue par les habitants.
Avant toute lecture émotionnelle ou politique, il est essentiel de comprendre ce que disent — et ne disent pas — les chiffres. S’ils permettent d’identifier des tendances objectives, ils n’expliquent pas à eux seuls la manière dont la population perçoit la sécurité au quotidien. C’est précisément ce décalage apparent entre données chiffrées et ressenti que nous allons examiner dans la suite de l’analyse.
À Genève, un décalage persiste entre les chiffres officiels de la criminalité et le ressenti de la population au quotidien. Les habitants ne se déplacent pas le soir avec des tableaux statistiques en tête, mais avec leurs expériences personnelles, leurs peurs et leur perception de l’environnement qui les entoure.
Depuis 2004, le canton mesure ce sentiment à travers le diagnostic local de sécurité. La définition est claire : il s’agit du fait de ne pas se sentir en sécurité dans l’espace public après 22 heures. En 2023, ce sentiment atteint un niveau comparable à celui observé en 2007, alors même que le contexte sécuritaire et social a profondément évolué depuis.
Ce ressenti ne dépend pas uniquement de la criminalité dite « réelle ». Il est influencé par une combinaison de facteurs souvent très concrets :
De nombreuses études le confirment : le sentiment d’insécurité ne correspond pas toujours aux risques mesurables objectivement. Il repose avant tout sur ce que les personnes voient, entendent et vivent au quotidien.
Des différences marquées apparaissent également selon les publics. Près de 40 % des femmes déclarent ne pas se sentir en sécurité seules la nuit. Plus d’une femme sur trois indique avoir été confrontée à du harcèlement de rue au cours des cinq dernières années, un phénomène encore plus prononcé chez les 15–24 ans.
Dans le même temps, les stratégies d’évitement — comme renoncer à sortir ou contourner certains lieux — sont aujourd’hui moins fréquentes qu’en 2010. Cela suggère que, malgré les inquiétudes exprimées, de nombreux habitants continuent d’occuper l’espace public et ne se replient pas systématiquement sur eux-mêmes.
Le sentiment d’insécurité (vs sentiment de sécurité) reste donc une réalité à prendre au sérieux. Même lorsqu’il ne reflète pas strictement les statistiques, il constitue un indicateur essentiel du bien-être et de la qualité de vie dans l’espace public.

Ce qui préoccupe aujourd’hui à Genève, ce n’est pas seulement l’évolution des chiffres, mais surtout la nature des violences observées sur le terrain.
Entre 2023 et 2024, les violences graves ont augmenté de 19,4 %. Ce chiffre peut impressionner, mais il mérite d’être replacé dans son contexte. L’année 2023 affichait un niveau particulièrement bas. En réalité, les données de 2024 ramènent la situation à des niveaux comparables à ceux observés en 2019 et 2020.
Le malaise ressenti par la population tient donc moins à une explosion quantitative qu’à un changement qualitatif des infractions. Les brigandages, carjackings et homejackings marquent une rupture nette dans les modes opératoires criminels.
Le homejacking est sans doute l’exemple le plus marquant. Contrairement au cambriolage classique, l’intrusion se produit alors que les occupants sont présents. La violence est directe, frontale, souvent utilisée pour contraindre les victimes à remettre des biens ou des clés de voiture. Ce type d’agression ne touche pas seulement les biens matériels : il laisse des traces psychologiques profondes et durables.
Autre élément frappant : certaines violences sont commises pour des montants dérisoires. Cette disproportion entre la brutalité de l’acte et le gain recherché renforce l’incompréhension et nourrit le sentiment d’insécurité.
Les nouveaux modus operandi reposent également sur un usage accru des réseaux sociaux. Des auteurs, souvent jeunes, sont recrutés via des plateformes comme Snapchat. Certains actes sont filmés, puis diffusés ou échangés en ligne. La victime subit alors une double peine : l’agression elle-même, puis son exposition numérique.
Les évolutions les plus marquantes observées en 2024 sont les suivantes :
Dans ce contexte, la violence tend parfois à devenir un outil banal, déconnecté de l’enjeu matériel réel. Parallèlement, la cybercriminalité a progressé de 35 % en 2024, illustrant l’essor des arnaques et des infractions numériques qui s’ajoutent aux violences physiques.
Ces mutations interrogent désormais le rôle des plateformes numériques dans la diffusion, voire la normalisation, de comportements violents, en particulier auprès des plus jeunes.
La sécurité ne se résume ni à des statistiques ni à la seule répression. Elle se construit au quotidien, à travers une approche globale qui combine prévention, présence sur le terrain et qualité de l’espace public.
Les communes occupent une place centrale dans la prévention. L’éclairage public, par exemple, joue un rôle déterminant. Un manque de lumière, une extinction mal adaptée ou des zones insuffisamment éclairées renforcent rapidement le sentiment d’insécurité, notamment aux passages piétons, le long des cheminements fréquentés ou dans certains espaces sensibles.
L’aménagement urbain influence également fortement la perception de sécurité. Un espace public lisible, bien entretenu, animé par des commerces et une vie de quartier active favorise un contrôle social informel. Bien souvent, l’insécurité ressentie ne découle pas directement d’actes criminels, mais de facteurs environnementaux et sociaux.
Le rôle de la police dépasse largement la répression. Une présence visible dans l’espace public rassure, crée du lien et facilite le dialogue avec les habitants. Elle permet aussi d’adapter les interventions aux réalités locales mises en évidence par les diagnostics de sécurité.
L’accompagnement des victimes constitue un autre pilier essentiel. Au-delà de l’infraction elle-même, les autorités reconnaissent l’impact psychologique des violences, notamment lorsque celles-ci sont filmées ou diffusées sur les réseaux sociaux, entraînant une forme de double victimisation.
Des outils pratiques viennent compléter cette approche. L’application « Genève en poche » permet notamment de signaler des situations de harcèlement de rue ou des comportements inappropriés. Ces signalements contribuent à identifier les lieux problématiques et à orienter les actions préventives et la présence policière de manière ciblée.

Face à l’augmentation de la cybercriminalité, la prévention numérique devient également indispensable. Phishing, arnaques en ligne, usurpations d’identité ou deepfakes concernent aujourd’hui un large public. Les actions de sensibilisation s’adressent aussi bien aux citoyens qu’aux jeunes et aux entreprises.
Prévenir la criminalité, c’est agir en amont par des mesures non répressives qui réduisent la probabilité des infractions. Les habitants ne se déplacent pas avec des statistiques en tête, mais avec un ressenti. Les réponses doivent donc être visibles, compréhensibles et adaptées au terrain.
La sécurité à Genève ne peut se résumer ni à une lecture brute des statistiques, ni à un simple ressenti individuel. Oui, la criminalité a augmenté de 8 % en 2024, mais ce chiffre ne prend tout son sens que s’il est contextualisé et analysé avec rigueur.
L’un des enseignements majeurs de ces données tient justement à ce décalage : alors que le nombre d’infractions enregistrées progresse, le sentiment d’insécurité tend à diminuer dans le canton. Cette apparente contradiction rappelle une évidence souvent oubliée : la perception de la sécurité ne se confond pas toujours avec la réalité statistique.
Les réponses apportées reposent sur plusieurs piliers complémentaires :
Face à des enjeux complexes, l’approche genevoise privilégie l’analyse plutôt que la réaction émotionnelle. Les priorités communes définies entre les autorités politiques, la police et la justice s’inscrivent dans cette logique de pilotage raisonné.
À l’heure où l’information circule vite et où les perceptions se diffusent parfois plus rapidement que les faits, la sécurité demeure avant tout une question de méthode, de coordination et de lucidité collective.
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