22.12.2025
Vos applications préférées vous suivent peut-être à la trace sans que vous le sachiez vraiment.

Les applications mobiles font désormais partie intégrante du quotidien. Services de petites annonces, jeux, applications météo ou plateformes de vente accompagnent les utilisateurs à chaque instant. Mais derrière cette apparente banalité se cache une réalité plus discrète : ces outils numériques collectent et partagent des données de localisation parfois très précises, souvent à l’insu de leurs utilisateurs.
La surveillance numérique s’appuie aujourd’hui sur ces applications largement diffusées. Les informations récoltées sont principalement destinées au marché publicitaire, où elles servent à affiner le ciblage des consommateurs. Mais ce système repose sur un écosystème complexe et peu transparent, dans lequel des courtiers en données jouent un rôle central. Une enquête publiée par le journal français Le Monde et plusieurs médias partenaires comme Netzpolitik a récemment mis en évidence l’ampleur de ces pratiques, montrant comment des données issues d’applications grand public permettent de reconstituer avec précision les déplacements et habitudes de millions de personnes.
Dans bien des cas, les utilisateurs ont eux-mêmes autorisé l’accès à leur localisation lors de l’installation d’une application, sans toujours mesurer les conséquences de ce choix. Certaines données continuent d’être collectées en arrière-plan, même lorsque l’application n’est plus utilisée activement. Les enjeux dépassent alors la simple publicité ciblée et soulèvent des questions fondamentales de vie privée et de sécurité.
Chaque interaction avec une application mobile génère des données. À chaque ouverture, certaines applications enregistrent des informations telles que la position géographique, l’heure de connexion ou la durée d’utilisation. Cette collecte concerne aussi bien les applications de rencontre que les jeux mobiles ou les services utilitaires.
La géolocalisation, en particulier, occupe une place centrale. Présentée comme nécessaire au bon fonctionnement du service, elle constitue en réalité une source de données particulièrement précieuse pour les acteurs du marché numérique.
L’accès à la localisation est fréquemment accordé sans réflexion approfondie. Pourtant, ces données sont ensuite partagées avec des intermédiaires spécialisés dans l’analyse et la revente d’informations personnelles. Ces courtiers construisent des profils détaillés à partir des déplacements quotidiens des utilisateurs.
Ils peuvent ainsi retracer des trajets récurrents, identifier un domicile ou un lieu de travail, et analyser les habitudes de fréquentation de commerces ou de lieux publics. La géolocalisation devient alors un élément clé de la chaîne de valeur publicitaire.

La collecte ne repose pas uniquement sur le GPS. Même lorsque celui-ci est désactivé, l’adresse IP permet de localiser approximativement chaque connexion à Internet. À cela s’ajoutent d’autres capteurs intégrés aux smartphones et objets connectés, qui transmettent des informations en continu.
L’ensemble de ces signaux génère une quantité considérable de données. Chaque jour, des millions de points de localisation sont produits, analysés et stockés, souvent sans que les utilisateurs aient conscience de l’ampleur de cette collecte.
Même sans activer le GPS, vos applications collectent des informations. Votre adresse IP révèle votre localisation approximative à chaque connexion Internet. Les capteurs intégrés aux objets du quotidien (exemple : montres connectées) transmettent aussi des données, parfois sans que vous vous en rendiez compte.
Les données de géolocalisation ne se limitent pas à indiquer une position à un instant donné. Lorsqu’elles sont croisées dans le temps, elles permettent de reconstituer des schémas de déplacement et des habitudes de vie extrêmement précis.
Les points GPS successifs dessinent des trajets récurrents. Le domicile est identifiable par une présence nocturne régulière, tandis que le lieu de travail apparaît par des déplacements constants en semaine. Les lieux fréquentés le week-end, les horaires de sortie ou de retour deviennent également prévisibles.
Ces informations peuvent révéler des éléments sensibles de la vie privée, tels que des convictions religieuses, une orientation sexuelle, des opinions politiques, une situation familiale ou un état de santé. La précision des technologies de localisation permet parfois d’identifier un étage ou une zone très restreinte d’un immeuble.
C’est aussi ce type de traçage numérique, lorsqu’il est détourné ou exploité de manière intrusive, qui peut contribuer à des situations de harcèlement ciblé, un phénomène que nous analysons plus en détail dans notre article consacré au stalking.
Les données de géolocalisation ne sont pas uniquement collectées par des applications spécialisées. De nombreuses applications du quotidien apparaissent à la fois dans les bases de données du courtier américain Datastream Group et de la société Gravy Analytics, illustrant l’ampleur du phénomène.
Parmi elles figure notamment Leboncoin, l’un des services numériques les plus utilisés par les français avec plus de 12 millions de visiteurs mensuels. Les données analysées montrent que l’application collecte et partage des informations de localisation d’une grande précision : plus de 170 000 identifiants publicitaires liés à Leboncoin ont été recensés dans un seul échantillon de données. Dans certains cas, cette précision permet d’identifier sans difficulté le domicile ou les lieux de fréquentation réguliers d’un utilisateur.

Leboncoin et Vinted apparaissent ainsi comme des acteurs majeurs de la collecte de données personnelles. Les fichiers analysés révèlent la présence de nombreuses applications populaires, issues de domaines très variés : plateformes de petites annonces et de revente, services météorologiques, jeux mobiles ou encore applications de rencontre.
Les services météo, souvent gratuits et massivement utilisés, constituent à ce titre d’importants pourvoyeurs de données publicitaires. Des applications comme Météo & Radar figurent parmi les plus actives dans ce domaine. On retrouve également des applications bien connues telles que Vinted, Grindr, Candy Crush ou encore des services de suivi aérien, illustrant le caractère transversal et largement invisible de cette collecte de données.
Dans de nombreux cas, les données de localisation permettent de reconstituer l’intégralité des déplacements d’un utilisateur. Les trajets peuvent ainsi être suivis avec précision, comme ici entre Nuits-Saint-Georges et Dijon, en Côte-d’Or.

Bien que les données soient associées à des identifiants publicitaires censés être anonymes, leur analyse met en évidence les lieux les plus fréquemment visités par une même personne. Il devient alors possible d’identifier un domicile ou un lieu de résidence habituel, comme dans cet exemple situé dans un village du Morbihan.

Les données de localisation permettent également de surveiller les déplacements au sein d’un périmètre précis. Sur cette visualisation du campus de l’École polytechnique à Paris-Saclay, chaque couleur correspond à un identifiant publicitaire distinct, révélant la densité et la répétition des présences dans un espace public donné.


Si la publicité constitue la finalité première de cette collecte, elle n’en est pas l’unique débouché. Une fois agrégées, les données peuvent être revendues à d’autres acteurs, parfois sans que l’utilisateur en soit informé.
Les courtiers en données occupent une position centrale dans cet écosystème. Ils achètent, enrichissent et redistribuent des bases contenant des millions d’identifiants publicitaires. Les éditeurs d’applications ne contrôlent pas toujours l’usage final de ces informations, ce qui contribue à l’opacité du système.
Ces données peuvent également intéresser des acteurs du renseignement ou être exploitées à des fins de surveillance, notamment lorsqu’elles proviennent de fuites ou de bases accessibles publiquement.
La circulation incontrôlée de données de localisation expose les individus à plusieurs risques. Le vol d’identité, le profilage excessif ou la surveillance non désirée figurent parmi les principales menaces. En cas de fuite ou de piratage, ces informations peuvent être utilisées à des fins de fraude, de chantage ou d’usurpation d’identité.
Au-delà des atteintes individuelles, la surveillance numérique généralisée pose la question du respect des libertés fondamentales. La possibilité d’être suivi en permanence peut avoir un effet dissuasif sur certains comportements et limiter la liberté d’expression.
Face à ces pratiques, la première protection reste la compréhension des mécanismes en jeu. Vérifier régulièrement les autorisations accordées aux applications, limiter l’accès à la géolocalisation lorsque cela n’est pas nécessaire et s’informer sur les politiques de confidentialité constituent des mesures simples mais utiles.
La sécurité numérique ne repose pas uniquement sur des outils techniques. Elle dépend aussi de réflexes et de choix quotidiens, accessibles à tous.
La surveillance numérique s’inscrit désormais dans le fonctionnement ordinaire des applications mobiles. Derrière la gratuité et la facilité d’usage se cache un modèle économique fondé sur la collecte et la monétisation des données personnelles.
Les déplacements, les habitudes et les lieux fréquentés deviennent ainsi des informations exploitables au sein d’un marché complexe et peu transparent. Les enjeux liés à cette surveillance concernent directement la vie privée et appellent à une vigilance accrue.
Mieux comprendre ces mécanismes permet de faire des choix plus éclairés entre confort technologique et protection de la confidentialité. Le curseur reste, en définitive, entre les mains des utilisateurs.